4 Chapitre 2

Vers neuf heures, il sortit et se rendit au dojo à pied. Il faisait bon en ce début de mai. Les rayons du soleil traversaient les palmiers, zébrant le sol. Déjà, on voyait des bras de chemises et des mini-jupes. Les terrasses fleurissaient. Au large de la Baie des Anges, les voiles se faisaient plus nombreuses. Deux garçons en maillot de basket-ball des Spurs de San Antonio remontaient le trottoir en skate-board, donnant à la Promenade un air de Californie. Une jeune femme blonde montée sur des rollers tenait une poussette à trois roues. Trois dames âgées, très bronzées, offraient leur peau fripée au soleil.

Quand il pénétra dans le dojo, la lumière filtrait à travers les grandes baies. Les élèves étaient vêtus de kimonos blancs. Les enseignants portaient un Hakama, large pantalon noir plissé. L’ambiance était studieuse, seul le bruit des corps roulant sur le tatami emplissait l’espace.

Gilbert le vit entrer et se fit remplacer. Ce n’était pas l’usage, mais là…!

— Toi ! Ici ! Dans mes bras, fils ! Tu es en vacances ?

Ils n’avaient pas perdu le contact, Raphaël passait chaque fois qu’il était dans le coin. Les deux hommes rejoignirent le vestiaire pour ne pas déranger.

— Non, je suis de retour. Pour de bon.

— Oh…

Gilbert allait laisser éclater sa joie lorsqu’il perçut une ombre dans le regard de Raphaël :

— Il faudra que tu me racontes. Passe un soir quand tu voudras. Tu vas revenir travailler avec nous ?

— Oui, mais je dois prendre mes fonctions. Je ne sais pas encore à quelle sauce ils vont me manger. Je ne pourrai pas être là autant qu’autrefois.

— Bien sûr ! On s’adaptera, ne t’en fais pas.

— Je n’ai pas trop de temps, mais j’avais envie de te voir. Je viendrais vendredi soir si je le peux. On pourra discuter.

Il n’était pas si pressé, mais il ne souhaitait pas raviver ses souvenirs. Gilbert parut le deviner.

— Comme tu veux. À vendredi alors. Merde, qu’est-ce que je suis content !

— Moi aussi. À bientôt Gilbert. Adiéou.

— Adiéou. Je te laisse. Un nouveau cours commence.

Gilbert retourna sur le tatami. Ses élèves étaient à genoux. Ils le saluèrent. Il leur rendit leur salut puis tendit la main pour désigner l’un d’entre eux qui se leva et salua de nouveau. Face aux autres, ils décortiquèrent une technique, en répétèrent le mouvement.

— Votre adversaire est bien campé sur ses deux pieds. C’est l’axe de ses appuis. Visualisez une ligne perpendiculaire à celui-ci. Poussez ou tirez en suivant cette direction : il n’a aucune résistance à cet endroit et tombera tout seul !

On aurait dit des maths : une démonstration logique avec une conclusion imparable. L’énergie, le ki, est comme l’eau. Elle passe par où c’est possible, sans forcer, en harmonie. L’aïkido se base sur la connaissance de l’équilibre et de l’anatomie. Tout l’art de l’aïkidoka consiste à retourner la force de l’adversaire contre celui-ci, les mouvements reposent sur les lois du cercle et de la spirale. Des techniques de torsion et de projection permettent de maîtriser l’adversaire.

Ces techniques, issues du savoir des samouraïs, sont redoutables d’efficacité. Pourtant, il ne s’agit pas de détruire l’adversaire, mais de se protéger. On recherche l’équilibre de l’individu, par rapport à ce qui l’entoure et par rapport à lui-même. Pas de compétitions en Aïkido, pas de course à l’égo. Le principe Aï permet de se mettre en harmonie avec l’énergie, le ki, pour suivre la voie, le do : aï-ki-do. Si on frappe un karatéka, il pare. Si on frappe ou pousse un judoka, il tire ; si on le tire il pousse, en résistance. Mais si on frappe ou pousse un aïkidoka, il s’efface en pivotant ; si on le tire, il entre dans l’action de l’adversaire en la prolongeant, et en la déviant à son profit.

Attitude juste et mesurée, vigilance, droiture, respect de l’autre et pureté du geste. Tout cela avait attiré Raphaël dès ses dix ans. Il avait vite excellé, sa motivation et sa souplesse naturelle aidant. Il avait rapidement intégré l’esprit et la nature profonde de cet art.

Il était le plus jeune 7e dan de France, et le Doshu, « Maître de la voie » japonais, était venu en personne lui décerner cette distinction.

L’arrivée du groupe à l’aéroport de Nice fit sensation. Ils étaient une bonne trentaine. Douze ou treize d’entre eux avaient l’air d’hommes d’affaires. Quelques autres, parlant fort, avaient un aspect athlétique et des manières moins délicates. Certains avaient des tatouages dans le cou. Tous parlaient russe. Quelques très jolies jeunes femmes les accompagnaient. Leurs tenues étaient plus ou moins voyantes, mais toujours extrêmement sexy, le maquillage excessif.

En sortant de l’aéroport, les femmes montèrent dans des taxis qui rejoignirent un palace de la côte. Les hommes étaient attendus et prirent place à bord de 4×4 aux vitres teintées. Démarrant en douceur, les véhicules prirent l’autoroute puis roulèrent à vive allure en direction d’Antibes.

Quelques minutes plus tard, ils embarquèrent sur l’Ulan-Ude (Улан-Удэ), un yacht de quarante mètres battant pavillon panaméen. L’équipage était prêt, et sitôt les passagers embarqués, on appareilla. Les hommes aux attachés-cases prirent place dans le grand carré. Des vitrines abritaient une bibliothèque. Au centre trônait une table ovale aux bords arrondis ; douze fauteuils de cuir beige l’entouraient. Les murs étaient ornés d’acajou, le plafond répandait la lumière par une installation sophistiquée de diodes lumineuses. Un vidéoprojecteur y était suspendu, éclairant un écran d’une lumière blanche. Sergueï Rachovsky les invita à prendre place. Son œil brillait de satisfaction. Sbarov et Silitch étaient déjà assis, ordinateurs portables ouverts. Il leva la tête et sourit.

— Bienvenue à bord mes amis !

Les hommes de main restèrent sur le pont, silencieux. L’équipage faisait mine de ne pas les voir. Le barreur poussa les machines à pleine puissance, barre au large.

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Haïku, tomes 1 et 2© 2013 par Éric Calatraba, les Éditions Numeriklivres. Tous droits réservés.

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